
Maspalomas : retourner au placard à 76 ans ?
Maspalomas : retourner au placard à 76 ans ?
Je me suis demandé si le film Maspalomas n'aurait pas gagné à s'intituler Bye Bye Maspalomas.
Et pas seulement pour les raisons que vous imaginez.
Mais ça, nous y reviendrons. Car il serait dommage de vous gâcher la fin avant même que vous ayez décidé de regarder le film.
Avec un nom pareil, on imagine déjà le soleil des Canaries, les dunes, les plages, les corps bronzés et quelques nuits qui promettent d'être plus agitées que les journées.
Bref, tout ce qui fait la réputation de cette destination particulièrement appréciée des gays.
Et, reconnaissons-le, le film commence plutôt bien de ce côté-là.
Mais ne préparez pas trop vite votre crème solaire.
Car les réalisateurs José Mari Goenaga et Aitor Arregi ont prévu un tout autre programme.
Après quelques scènes qui nous plongent dans cet univers joyeusement décomplexé, changement radical de décor. Direction le Pays basque, où Vicente, 76 ans, va découvrir qu'il existe des voyages dont on se serait volontiers passé.
Et que le retour au placard ne nécessite pas toujours de billet d'avion.
Le placard, avec pension complète
Vicente avait pourtant réussi à s'en échapper.
Après avoir quitté sa famille et son ancienne vie, il s'était installé à Maspalomas, où il pouvait enfin vivre son homosexualité sans avoir à se justifier.
Mais un accident de santé vient bouleverser cette liberté durement conquise. Le voilà contraint de retourner au Pays basque et d'intégrer un établissement pour personnes âgées.
Fini les plages, les rencontres et l'insouciance. Place aux horaires, aux habitudes collectives et à la promiscuité d'un quotidien qu'il n'a pas choisi.
Et surtout, à une question qu'il pensait peut-être avoir définitivement réglée : peut-il encore être lui-même ?
Car Vicente, qui avait appris à vivre librement, recommence à cacher son homosexualité.
Pas nécessairement parce que quelqu'un lui en donne l'ordre. Mais parce que la peur du jugement, elle, n'a pas pris une ride.
Voilà sans doute ce que Maspalomas raconte de plus troublant.
On peut avoir passé des années à sortir du placard et découvrir, à 76 ans, qu'il suffit parfois de changer d'environnement pour que la porte se referme.
Et cette fois, ce n'est plus seulement une question de courage. C'est aussi une question de dépendance.
Lorsqu'on a besoin des autres pour vivre au quotidien, leur regard peut soudain peser beaucoup plus lourd.
Les gays vieillissent aussi. Quelle surprise !
Il faut reconnaître au film un mérite : il s'intéresse à une population que le cinéma semble parfois oublier.
Car à en croire certaines représentations, la vie homosexuelle s'arrêterait quelque part entre le dernier festival de musique et la première crème antirides.
Après ? Mystère.
Pourtant, les gays vieillissent. Ils continuent à aimer, à désirer, à regretter, à rire, à avoir peur. Et parfois même à tomber amoureux, ce qui devrait rassurer ceux qui pensent que la passion possède une date limite de consommation.
Maspalomas a donc raison de nous rappeler que l'homosexualité ne disparaît pas avec les cheveux blancs.
Mais est-ce vraiment un film sur la vieillesse gay ?
C'est là que je suis plus partagé.
Car au-delà de la question du retour au placard, Vicente est aussi un homme qui doit affronter son passé, ses choix et les liens familiaux qu'il a laissés derrière lui.
Une histoire qui pourrait, par bien des aspects, concerner un homme hétérosexuel ayant rompu avec sa famille.
Bien sûr, la dimension homosexuelle change profondément les circonstances de son parcours. Et c'est précisément ce qui donne au film sa singularité.
Mais j'aurais aimé que les réalisateurs aillent parfois plus loin dans cette exploration.
Qu'ils s'attardent davantage sur ce que signifie vieillir lorsqu'on a construit sa vie en marge des modèles traditionnels. Sur les amours passées, les amitiés qui restent, les désirs qui persistent et cette question que l'on finit tous, un jour ou l'autre, par se poser : qu'ai-je fait de ma vie ?
Le film ouvre plusieurs portes. Toutes ne m'ont pas semblé conduire aussi loin qu'elles le promettaient.
Papa est parti. Mais les questions sont restées.
Il y a notamment cette relation entre Vicente et sa fille.
Et là, les choses se compliquent.
Car si Vicente a quitté sa famille pour pouvoir vivre librement, il n'a pas seulement laissé derrière lui une existence qui l'étouffait. Il a aussi laissé une enfant.
On peut comprendre son besoin de partir. Imaginer ce que représentait, pour un homme de sa génération, la perspective de vivre enfin son homosexualité au grand jour.
Mais on peut tout autant comprendre la blessure de celle qui est restée.
Et c'est là que le film devient plus intéressant qu'une simple opposition entre liberté et conventions sociales.
Parce que deux vérités peuvent coexister.
Un père peut avoir eu besoin de partir pour se sauver lui-même. Et une fille peut avoir vécu ce départ comme un abandon.
L'un n'efface pas l'autre.
D'autant que les années de silence ne rendent pas nécessairement les explications plus faciles. Au contraire. À force de remettre certaines conversations à plus tard, on finit parfois par ne plus savoir comment les commencer.
Maspalomas trouve dans cette relation quelques-uns de ses moments les plus justes.
Même si, là encore, j'aurais parfois aimé qu'il prenne davantage le temps de creuser ce qu'il nous donne à entrevoir.
Et si Vicente n'avait eu personne ?
C'est une question que je me suis posée en regardant le film.
Et si Vicente n'avait pas eu de fille ? Pas de famille vers laquelle revenir ? Personne avec qui tenter de renouer les fils d'une histoire interrompue ?
Imaginons un homme qui aurait passé sa vie à multiplier les rencontres, les histoires d'amour, les séparations. Une existence riche, peut-être, heureuse sans doute par moments, mais construite autrement.
Puis un jour, la maladie. La solitude. Et cette nécessité de regarder derrière soi.
Qu'aurait-il ressenti ? De la nostalgie ? Des regrets ? De la gratitude ? Ou simplement l'envie de continuer à vivre comme il l'avait toujours fait ?
Je ne prétends pas que ce film aurait été meilleur. Il aurait été différent.
Mais cette autre histoire m'aurait intéressé, peut-être parce qu'elle aurait abordé plus frontalement une question que l'on préfère souvent repousser : que devient notre liberté lorsque nous n'avons plus tout à fait les moyens de l'exercer seuls ?
Et surtout, qui sera là pour nous aider à la préserver ?
Bye Bye Maspalomas… vraiment ?
Revenons à mon idée de départ.
Pourquoi Bye Bye Maspalomas ?
D'abord parce que Vicente doit quitter cet endroit où il avait trouvé une forme de bonheur et de liberté. Un lieu où il pouvait être lui-même, sans explications, sans précautions, sans avoir à surveiller chacun de ses gestes.
Mais il y a une autre raison.
Une petite ironie du destin, glissée dans les dernières minutes du film, qui donne à ce titre imaginaire une saveur assez particulière.
Je pourrais vous en dire davantage, évidemment.
Mais pour une fois, je vais garder ma langue dans ma poche. Ce serait dommage de vous priver de cette dernière surprise.
D'autant que Maspalomas, malgré mes réserves, mérite qu'on le découvre.
Pas parce qu'il serait irréprochable. Il ne m'a pas toujours convaincu, et j'ai parfois eu le sentiment que ses nombreuses pistes narratives se disputaient un peu trop notre attention.
Mais parce qu'il pose une question qui, elle, mérite vraiment qu'on s'y arrête.
Peut-on passer une partie de sa vie à conquérir le droit d'être soi-même et devoir recommencer ce combat à 76 ans ?
On aimerait pouvoir répondre non.
Le film nous rappelle que les choses ne sont pas toujours aussi simples.
Et que la liberté, contrairement aux souvenirs de vacances, ne devrait jamais avoir de date d'expiration.
Et après le générique, on fait quoi ?
On pourrait évidemment refermer cette histoire en se disant que tout cela n'arrive qu'aux autres.
Aux personnages de cinéma, par exemple.
Sauf que les histoires de coming out tardif, de familles déchirées, de liberté retrouvée ou de vies qu'il faut parfois reconstruire ne sont pas réservées aux scénaristes.
Sur HappyGayTV, nous donnons justement la parole à celles et ceux qui les ont vécues. Pas de personnages inventés, pas de dialogues écrits à l'avance. Des parcours bien réels, avec leurs surprises, leurs blessures et parfois de sacrées leçons de vie.
Et toi, qu'as-tu pensé de Maspalomas ?
Vicente t'a-t-il ému ? As-tu trouvé le film juste dans sa manière de parler de la vieillesse gay ? Ou aurais-tu, toi aussi, aimé qu'il nous emmène ailleurs ?
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Finalement, le plus important n'est peut-être pas de savoir si l'on retourne un jour à Maspalomas.
C'est de pouvoir continuer à vivre sa vie sans avoir à se cacher.
Même à 76 ans.
Et pourquoi pas à 96 ?
Marco Drion
Illustration : HappyGayTV TDR.
© HappyGayTV - Octobre 2026
