
Agression homophobe : après les coups, la peur
Pierre Picavet, président de FLAG!, a été grièvement blessé lors d’une agression homophobe dans le Marais. Au-delà de la violence des faits, une autre question demeure : que produit une telle agression sur notre propre sentiment de sécurité ?
Il y a des informations que l’on découvre au journal télévisé. Et puis il y a celles qui surgissent, presque par hasard, en faisant défiler l’écran de son téléphone.
C’est ainsi que j’ai découvert l’agression de Pierre Picavet.
Et, à vrai dire, quelque chose m’a troublé.
Dans la nuit du vendredi 28 au samedi 29 août, vers 4 heures du matin, Pierre Picavet, policier et président de FLAG!, l’association engagée contre les discriminations et les violences LGBTphobes au sein notamment des ministères de l’Intérieur et de la Justice, sort d’un bar gay du Marais, à Paris.
Selon son témoignage et les éléments communiqués par le parquet, un homme l’agresse après avoir proféré à plusieurs reprises des insultes homophobes. Pierre Picavet lui montre sa carte professionnelle et lui indique qu’il est policier. Cela ne suffit pas à mettre fin à l’agression.
Il est notamment frappé avec une bouteille.
Le bilan médical est lourd : multiples fractures au visage et au crâne, saignement intracrânien, fracture de l’orbite de l’œil gauche. Quarante jours d’incapacité totale de travail lui ont été prescrits.
Mais derrière cette énumération clinique, il y a surtout un homme.
Quelques jours avant que l’information n’arrive au 20 Heures
L’agression n’a pas été ignorée par les médias.
Des articles ont été publiés dès le dimanche. Des chaînes d’information l’ont ensuite traitée. Pierre Picavet lui-même a témoigné sur BFMTV. Et le mercredi 2 septembre, TF1 a consacré un sujet à l’affaire dans son journal de 20 heures.
Pourtant, je n’arrive pas à me débarrasser d’une question.
Pourquoi ai-je eu, comme sans doute d’autres personnes, le sentiment d’avoir découvert une agression d’une telle gravité essentiellement grâce aux réseaux sociaux ?
Il ne s’agit pas ici de distribuer de bons ou de mauvais points aux journalistes. L’actualité impose ses choix, ses priorités, son rythme.
Mais peut-être devrions-nous nous interroger sur autre chose.
Sur notre propre capacité à nous habituer.
Une agression homophobe. Puis une autre. Une insulte. Un passage à tabac. Un guet-apens. Quelques images sur Instagram. Quelques lignes dans notre fil d’actualité.
Et puis nous continuons à faire défiler l’écran.
Il y a quelques mois à peine, nous nous posions déjà cette question après la mort de Noahm, 19 ans, qui avait succombé à ses blessures après une violente agression à Metz. Son histoire nous avait conduits à nous interroger sur ces violences qui apparaissent quelques jours dans l’actualité avant de risquer de disparaître de nos mémoires.
Après Noahm : une vie brisée, une société interrogée
C’est précisément cela que je refuse de considérer comme normal.
Parce qu’avant d’être une actualité, c’est un homme
Les photographies du visage blessé de Pierre Picavet ont beaucoup circulé.
Elles témoignent de la violence qu’il a subie. Mais j’aimerais presque que nous soyons capables, maintenant, de regarder au-delà de ces images.
Parce que Pierre Picavet n’est pas « l’homme au visage tuméfié » que les réseaux sociaux nous ont montré pendant quelques jours.
C’est un homme. Un policier. Le président d’une association. Quelqu’un qui consacre justement une partie de son engagement à lutter contre les violences et les discriminations LGBTphobes.
Et dans quelques jours, lorsque l’actualité sera passée à autre chose, il restera encore les blessures à soigner.
Celles qui se voient.
Et probablement celles qui se voient beaucoup moins.
C’est aussi cela, une agression homophobe.
Une décision de justice qui peut aussi faire peur
L’auteur présumé des faits, né en 2006, a été interpellé puis mis en examen pour violences aggravées et vol. Il conteste le caractère homophobe de l’agression et bénéficie, comme toute personne mise en cause, de la présomption d’innocence.
Il a été placé sous contrôle judiciaire.
Celui-ci lui interdit notamment de se rendre dans les IIIe et IVe arrondissements de Paris, d’entrer en contact avec Pierre Picavet et de quitter le territoire métropolitain. Il est également soumis à une obligation de pointage et de soins en addictologie.
Mais je dois reconnaître que cette décision ne fait pas que m’interroger.
Elle me fait peur.
Pierre Picavet raconte avoir entendu son agresseur lui dire qu’il allait le tuer. Il a été frappé, notamment avec une bouteille, a perdu brièvement connaissance et s’est réveillé dans les bras d’un passant dont il dit lui-même : « On peut dire qu’il m’a sauvé. » C’est également ce témoin qui a permis aux policiers présents d’identifier l’auteur présumé des faits.
Alors une question, peut-être très simple, me vient : après une telle violence, comment ne pas se demander si les interdictions fixées par un contrôle judiciaire seront effectivement respectées ?
La justice dispose de règles, de procédures et d’éléments du dossier que nous ne connaissons pas. Et si ces obligations étaient violées, le contrôle judiciaire pourrait être révoqué et conduire à un placement en détention provisoire.
Je ne prétends donc certainement pas me substituer à elle.
Mais je peux parler de ce que cette décision provoque chez moi.
Aujourd’hui, je me demande si j’aurai la même insouciance demain en marchant seul dans le Marais. Même en pleine journée. C’est probablement irrationnel. Statistiquement, je n’ai sans doute aucune raison de penser que je croiserai cet homme. Et quand bien même cela arriverait, je ne connais même pas son visage.
Mais la peur, elle, ne raisonne pas toujours en statistiques.
Et surtout, suis-je le seul à ressentir cela ?
Combien d’entre nous entreront désormais dans une rue du Marais avec, peut-être, un peu moins d’insouciance ? Combien regarderont davantage autour d’eux en rentrant seuls ? Combien auront cette petite hésitation qui n’existait pas auparavant ?
Il ne s’agit pas de prétendre que nous avons tous peur. Mais si cette agression suffit à rendre certains d’entre nous un peu moins libres, un peu moins spontanés, un peu plus vigilants dans un quartier où nous devrions précisément pouvoir nous sentir chez nous, alors elle produit déjà des conséquences bien au-delà des blessures infligées à Pierre Picavet.
Car l’une des conséquences les plus insidieuses de la violence homophobe est précisément celle-ci : parvenir à modifier nos comportements. Nous faire regarder derrière nous. Nous faire hésiter avant de rentrer seuls. Nous faire renoncer à certains lieux ou à certaines heures. Nous faire à nouveau réfléchir avant de montrer qui nous sommes.
Je ne sais pas ce que voulait instaurer l’homme qui a agressé Pierre Picavet. Je ne lui prêterai donc aucune intention que la justice n’a pas établie.
Mais je sais ce que l’homophobie produit lorsqu’elle parvient à nous faire peur.
Elle rétrécit notre liberté.
Et après avoir passé tant d’années à sortir du placard, il serait terrible que la peur cherche, d’une autre manière, à nous y faire rentrer.
À Pierre Picavet
Chez HappyGayTV, nous essayons de parler de ce qui permet aux personnes LGBT+ de vivre plus heureuses, plus libres et plus sereines.
Cette liberté passe aussi par quelque chose d’extrêmement simple : pouvoir marcher dans une rue, sortir d’un bar, rentrer chez soi, tenir la main de quelqu’un ou simplement être soi-même sans avoir à se demander si cela nous met en danger.
C’est pourquoi, derrière cette actualité et toutes les questions qu’elle soulève, nous voudrions terminer en nous adressant simplement à Pierre Picavet.
Nous lui souhaitons de retrouver au plus vite sa santé. Nous lui souhaitons surtout de pouvoir se reconstruire, physiquement bien sûr, mais aussi psychologiquement, loin des images de son visage blessé qui ont circulé et du bruit médiatique provoqué par cette agression.
Nos pensées vont également à ses proches et aux membres de FLAG! qui l’entourent.
Dans quelques jours, l’actualité sera passée à autre chose.
Nous continuerons pourtant à nous souvenir de ce qui s’est passé cette nuit-là.
Non pas pour avoir peur.
Mais précisément pour refuser que la peur décide un jour à notre place de l’endroit où nous pouvons aller, de la personne que nous pouvons aimer ou de celle que nous avons le droit d’être.
À Pierre Picavet, nous souhaitons simplement de pouvoir retrouver, au plus vite, cette liberté-là.
Et toi, est-ce que cette agression change quelque chose ?
Cette agression t’a-t-elle fait réfléchir à ta propre sécurité ? Te sens-tu toujours aussi libre et aussi détendu lorsque tu te promènes dans le Marais, ou ailleurs ? Cette décision de justice t’interroge-t-elle, te rassure-t-elle ou, au contraire, t’inquiète-t-elle ?
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